Aujourd’hui avec Nice Humans, découvrez le portrait fictif de « Jac » qui nous rappelle que les relations réelles ne sont pas virtuelles…

Jac (NH-DR)

Jac (NH-DR)

« Quel est ton meilleur profil ?

Jac est heureux. Jac est intéressant. Jac est bien entouré. Jac est intelligent. Jac a un sourire radieux… et constant, Jac est pétillant. Jac est généreux. Jac est séduisant. Et cela ne changera jamais, soyez-en certains ! Car si Jac semble être presque parfait, c’est uniquement lorsqu’il décide du regard que les autres peuvent poser sur lui. Donnez à une personne le moyen d’être ‘elle’ en mieux, devinez ce qu’il va se passer ? Or, « elle en mieux », ça n’est pas « elle en vrai ».
Alors ne vous y trompez pas, le profil facebook de Jac n’est pas Jac. Jac est Jac et Jac ne montre pas aux autres quand il se fait mal. Quand il se trompe. Quand il regrette. Quand il se vexe. Quand il ment. Quand il pleure… Non, Jac nage dans le bonheur et ça, personne ne pourra dire le contraire, à part Jac, justement.
Et c’est bien ce qui l’embête, Jac, que personne ne le connaisse vraiment, profondément. Partager ses échecs autant que ses réussites, ses malheurs autant que ses bonheurs, ses peines autant que ses joies ? Jac y a pensé, mais il s’est vite rendu compte qu’il n’en avait ni l’envie ni la force. Qu’il préférait paraître plutôt qu’être, tout simplement. D’ailleurs, il trouvait ça étrange, mais à chaque fois qu’il allait sur Facebook, tout le monde était heureux. Si le réseau social était un centre commercial, les vitrines seraient toutes aussi reluisantes les unes que les autres… Mais personne n’aurait le droit de passer le pas de la porte et d’entrer dans les boutiques sous peine d’enfreindre la nouvelle loi –tacite mais universelle- qui stipule qu’un magasin ne se juge qu’à sa vitrine et qu’il est strictement interdit d’ouvrir –ou même d’entrouvrir- la porte.
Mais Jac en avait marre de ces vies parfaites qu’il considérait soudain comme surfaites. Il troquerait à présent les milliers de sourires manipulés dans le but de plaire contre un peu d’authenticité, quitte à déplaire. Mais Jac a eu beau chercher, les vies qui défilaient sur son écran étaient toutes propres, toutes belles, toutes remplies d’aventures, de dents blanches, de rires à gorges déployées et de paysages à couper le souffle. Toutes, même la sienne.
Pourtant, si la page Facebook de Jac recensait 856 amis, Jac se sentait seul, terriblement seul.
En fait, personne ne le connaissait vraiment. A force de travailler dur à rappeler aux autres qui il voulait être, Jac en a oublié qui il était. Alors Jac a pleuré. Dans un élan de transparence, son statut a lâché une larme sur le marbre froid et lisse qu’il avait sculpté, s’efforçant de le faire ressembler à son Lui rêvé. « Je pleure », avait-il publié. Le public, incertain et certainement désemparé, se rassurait en ne prêtant aucune attention à cet aveu forcé, empreint de sincérité. Pas une mention j’aime, pas un commentaire, alors Jac l’a effacé et n’a jamais recommencé.
Jac, perdu, sombrait dans l’incertitude. Jac pensait à lui. Depuis le début d’ailleurs, il ne songe qu’à lui. Que vont en conclure les autres ? Et si je m’exprimais ? Et si je livrais mes sentiments ? Comment puis-je partager mon bonheur intense avec les autres ? Le nombril de Jac commençait à devenir très gros… à ses propres yeux. A force de se regarder dans le miroir biaisé que représente internet, Jac s’enferme dans une « caJ », celle de son reflet inversé que pourrait lui renvoyer n’importe quelle glace. Une cage virtuelle, une prison d’opinions et de regards dont Jac ne veut pas sortir. Il ne s’échappe pas car il a le sentiment, l’illusion d’être libre. Parfois, il a l’impression de devenir la personne que son clavier dit qu’il est. A force de décrire un Jac censuré, le vrai Jac, entier, devient faible.
Jac se dit que personne n’en avait rien à faire de savoir s’il pleurait ou pas et des raisons de cette tristesse. Oui, car la raison, justement, il ne l’avait pas expliquée. Car s’il l’avait fait, le statut aurait pu servir à encore et toujours éveiller de bons sentiments à son égard. « Je pleure car je me sens seul » aurait été une manière déviée d’attirer de la pitié, de la consolation et quelque part un moyen de s’élever. Non, le « je pleure » que Jac avait choisi était froid, neutre, sec et sans autre objectif que celui d’être lui.

Alors qu’il pensait à tout ça, Jac eut une illumination. Soudain, un éclair frappa son esprit. En réalité, la plupart des gens se fichent de ce qu’il peut faire de bien ou de mal. La plupart des gens ne cessent jamais de voir leurs propres reflets dans les centaines de publications qui défilent chaque jour sous leurs yeux. Positifs ou négatifs, les posts ne sont que le moyen de se comparer à l’autre, de se mesurer grâce à cette échelle virtuelle séduisante, qui nous pousse à repousser les limites de notre propre idée de la perfection. Jac avait compris d’où venait son mal-être. De lui-même.
‘Etre ou ne pas être’ n’était plus la question primordiale, ‘être, paraître ou avoir’ l’était devenue. Jac ne pouvait plus être et paraître en même temps, le décalage créant petit à petit un fossé au plus profond de lui-même. Il pensait aussi que faire de sa priorité ‘avoir’ était une ineptie. Alors à partir d’aujourd’hui, Jac a décidé ‘d’être’.
Jac continuera bien-sûr à exhiber une vie parfaite et surfaite à la planète, comme nous tous. Mais jamais plus il ne croira qu’un profil Facebook représente la vie d’une personne. Un profil n’est que l’image censurée et contrôlée d’une vie. A partir de ce jour, Jac a décidé de ne plus se regarder dans le miroir et de sortir de sa « caJ ». Il a décidé que son meilleur profil n’était pas forcément celui pris sous son plus beau jour. Jac l’avait voulu ainsi, son meilleur profil allait être celui de face, lorsque de vrais gens, fait de chair et d’os, pourraient le regarder droit dans les yeux. Lorsque ses yeux se seront détournés du miroir aux alouettes pour plonger dans ceux de ses semblables et, qu’humides avant de se fermer et de se reposer sur l’épaule d’un ami, pourront enfin laisser paraître ces mots sans enluminures : « Je pleure ». »

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